Le photographe mystère de septembre

Ce mois-ci, le photographe mystère nous a été présenté par Denis, qui a commencé par nous lire ce texte de Jean-Pierre Sudre au sujet du photographe, à l’occasion d’une exposition à la galerie « La Demeure » à Paris :

Chaque homme d’image a sa façon de discerner le monde visible.

Les uns s’emploient à photographier le plus fidèlement possible la réalité qu’ils découvrent et, avec une technique parfaite, s’acharnent à se refuser tout sentiment personnel dans l’instantanéité des faits dont ils veulent nous rendre témoins. Par cet acte intègre, ils espèrent nous faire participer, nous étonner de cette vérité universelle et enrichir ainsi l’éventail de nos connaissances.

Les autres s’inquiètent bien moins de ce désir de reproduction fidèle et, à l’opposé du témoignage, cherchent par tous les moyens à façonner les images les plus irréelles du modèle que chacun perçoit, afin de nous apporter, pour notre plaisir, et par le biais du miroir déformant de leurs pensées et de leurs sentiments, une poétique de la réalité.

(Il) est l’un de ceux-là, et ses photographies nous enchantent par le fait justement qu’elles imaginent le monde du présent à travers lui-même, nous faisant discerner, au-delà du point de départ, en surimpression, les sentiments d’espoir ou de regret et les marques d’une profonde solitude.

Puisque notre époque (1969) nous encourage à la spécialisation, nous pouvons énoncer « qu’il » est un photographe de mode, un « spécialiste » de la haute couture ; que, dans son étonnant studio électronique, animé par trois chats bruns, il photographie les prestigieuses collections des quatre saisons, en noir et blanc et en couleurs ; que grâce au Micro-Nikkor il grave finement dans la Tri X le détail d’un pli, l’harmonie d’un tissu, l’élégance d’un geste ou d’une attitude.

« Je ne crois pas en Dieu, écrit-il, mais les femmes sont la preuve de son existence, et la photographie le moyen de l’exprimer. »

« Spécialiste » de la photographie de mode, il l’est avant tout de la femme qu’il déshabille lentement au 24×36, qu’il électronise en gros plans, qu’il panoramique de la bouche aux cuisses, comme pour s’assurer de ne rien perdre d’un souffle ou d’un tressaillement.

« Spécialiste » du portrait, du visage connu ou inconnu qu’il scrute à l’Hasselblad, qu’il écoute au Sonnar et qu’il révèle au D76 afin de retrouver toute la délicatesse d’un regard, le silence d’un moment ou le fugitif d’une expression.

« Spécialiste » du paysage qu’il déforme au super-angulon, qu’il dramatise au Wratten ou qu’il abandonne aux mouettes ou à l’orage. Rolls aux phares d’argent grands comme des ailes de moulin, jardins fleuris aux lueurs d’Hispahan, sable gris perle aux dunes usées, chemins aux mauvaises herbes ceinturant des collines, maisons laissées au silence des campagnes lointaines, montagnes aux flancs pelés, dames en noir aux parfums perdus et aux yeux tendres, jeunes filles aux feuilles mortes, telles sont parmi les dix années photographiques de « ce photographe » quelques-unes des images particulières, des « photos-objets » qu’il propose.

« Je ne suis pas certain, dit-il, que les photographies soient à l’aise dans l’exposition ; elles préfèrent peut-être vivre dans un livre, ou dans une boite, ou dans un magazine. Mais il est bien de montrer à quoi peut ressembler la « photo-objet. »

Ecrites avec de la lumière sur des papiers d’argent, immobilisées définitivement dans leur robe de gélatine, ces images poétiques ne peuvent ressembler qu’à l’ombre du poète : C’est le plus digne pouvoir de notre moyen d’expression.

Denis nous a ensuite montré ces photographies :

001_Normandie
« 1 de 22 »

 

Enfin, il nous a raconté la biographie du photographe :

Ce photographe, Grand Prix National de la Photographie (1992), qui s’était notamment fait connaître par ses photos de mode, est mort le 20 septembre 2000 à l’hôpital Laennec à Paris à l’âge de 66 ans.

Né à Paris le 30 novembre 1933 de parents d’origine polonaise, il publie, à 17 ans, sa première photographie dans Photo-Revue et est engagé cinq ans plus tard par Elle pour réaliser des portraits de jeunes femmes célèbres. Il avoue être devenu par hasard photographe de mode pour ce magazine.

Attiré par le reportage, il rejoint en 1958-1959 l’agence Magnum, travaille sur Istanbul, les grèves du Borinage (Belgique) et la mort du Pape.

Il obtient le Prix Niepce en 1959 et, après deux ans passés à Jardin des Modes, il part pour New York où sa rencontre avec Marvin Israel, directeur de Harper’s Bazaar, est décisive. Jusqu’en 1966, il partage son temps entre Paris et New York, collaborant tout à la fois à Glamour, Esquire, Harper’s Bazaar, Vogue, Queen, Esquire, Look.

De retour à Paris, il y établit son propre studio, réalise des commandes publicitaires et des photos de mode qui lui permettent de poursuivre une recherche personnelle dans le paysage, le portrait, le nu et les corps de danseurs.

Il a participé à de nombreuses expositions personnelles ou collectives et publié une quinzaine d’ouvrages photographiques.

Il a également publié un recueil de réflexions teintées d’humour et de nostalgie.

 

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